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Lors de l’expédition Gombessa 2 en 2014, l’équipe Gombessa Expéditions s’était rendue dans la passe sud de l’atoll de Fakarava, réserve de biosphère de l’UNESCO située en Polynésie française, pour étudier la reproduction annuelle des mérous camouflage. Sur place, l’équipe a constaté une densité inhabituelle de requins gris de récif : ils ont compté jusqu’à 700 individus, soit la plus forte densité jamais enregistrée pour cette espèce.

L’équipe avait également été surprise par leur comportement de chasse, qui semblait coordonné. Après la première expédition en 2014, l’équipe est revenue chaque année pour préparer Gombessa 4 et développer des protocoles scientifiques précis et uniques. C’est en 2017, que la meute de 700 requins qui peuplent la passe est étudiée. La mission a permis de démontrer que les chasses des requins ne sont pas anarchiques mais reposent en partie sur une organisation sociale au sein de la horde.

Deux ans après la dernière mission, découvrez les résultats scientifiques de l’expédition Gombessa 4 : “700 requins dans la nuit” en consultant le rapport scientifique complet de l’expédition.

Des étudiants du Master 2 Ecologie et Biodiversité ont récemment préparé une série de posts pour les réseaux sociaux reprenant les principaux résultats :

  • Dans la plupart des écosystèmes, on observe une pyramide trophique, c’est à dire que la biomasse des organismes diminue au fur et à mesure que l’on monte dans la chaîne alimentaire (les prédateurs étant moins nombreux que leurs proies), pourtant dans la passe de Fakarava, il y a bien plus de prédateurs que de proies, la pyramide est donc inversée ! Pour nourrir tous ces requins, il faudrait que la zone produise 90 tonnes de poissons par an quand on estime qu’elle n’en produit que 17. Les déplacements de nombreux requins équipés d’émetteurs ont été suivis durant 561 jours. Et surprise : les requins ne sortent que très peu de la zone d’étude !
  • Pour connaître le régime alimentaire des requins, les chercheurs ont l’habitude d’analyser le contenu de leur estomac. Une méthode destructive qui indiquait jusqu’ici pour les requins gris un régime alimentaire restreint à de petits herbivores (chirurgiens, labres…). Les plongeurs, armés de leurs caméras sous-marines et de l’arche « bullet-time shot », ont pu nager au milieu de la meute de requins et ramener plus de 300 séquences de prédation. L’analyse de ces séquences a permis d’observer des attaques fructueuses sur environ 40 espèces différentes de proies alors qu’une cinquantaine d’espèces sont attaquées. 42% des tentatives de prédation sont couronnées de succès.

  • 90 % des requins (sur plusieurs dizaines d’individus marqués par les plongeurs de l’expédition) ont passé plus des trois-quarts du temps dans la passe. Elle sert de zone de repos le jour et d’alimentation la nuit. Plus la lune est pleine et plus les requins ont de lumière la nuit pour voir leurs proies et chasser, ils sont alors plus actifs. Le jour, les requins se rassemblent pour se reposer, ils forment un « mur de requins ». Chaque jour les groupes changent et se forment de manière aléatoire. Les requins se positionnent sur des points précis de la passe où des courants ascendants se forment dus aux changements brutaux de topographie. Comme les rapaces, ils utilisent les courants chauds pour s’élever en planant, les requins utilisent ces courants pour se reposer en arrêtant de nager. Lorsqu’ils en sortent, ils font demi-tour et reviennent se positionner. Ils sauvegardent ainsi près de 30% de leur énergie.
  • Les balises implantées ont mis en évidence  des affinités entre individus la nuit puisque les requins gris semblent constituer des binômes de chasse. Si ces associations peuvent changer d’une nuit sur l’autre, il se pourrait que cependant que certaines préférences se dévoilent à l’échelle d’une année. Ces associations pourraient contribuer au succès de prédation. De plus, l’expédition a mis au point une toute nouvelle technique, l’arche de “bullet time shot”, constituée de 32 appareils photographiques se déclenchant en même temps, permettant de décomposer les chasses sous différents angles pour comprendre leur fonctionnement. Cette technologie permettra de déterminer les règles d’interactions entre individus qui régulent le comportement collectif de chasse.
  • Il est courant d’entendre que certaines espèces de requins sont des prédateurs d’autres espèces de requins, c’est en effet le cas pour le Grand requin marteau (Sphyrna mokarran) qui est capable d’attaquer des requins gris (Carcharhinus amblyrhynchos). À contrario, saviez-vous que deux espèces de requins peuvent s’associer pour chasser ? C’est en effet ce qui a été observé sur l’atoll de Fakarava en Polynésie française par l’expédition Gombessa 4 en 2017. Les requins gris, en plus de leur caractère sociable, ont été observés en chasse nocturne avec des requins-corail (Triaenodon obesus), une espèce qui semble plus adaptée morphologiquement pour chasser les proies cachées dans les récifs coralliens. Les requins gris suivent les requins corail et profitent de leur talent de chasseur pour accéder à un plus grand nombre de proie et augmenter leur succès de prédation en volant leur prise ou en profitant des proies qui leur échappent ! On appelle cela du kleptoparasitisme.
  • Lors de l’expédition Gombessa 4, une équipe menée par Éric Parmentier a conduit une étude sur l’écologie acoustique de l’atoll de Fakarava, en Polynésie française, via les sons émis par les poissons. L’équipe a observé que les poissons produisaient des sons en faisant claquer leur mâchoire et leurs dents ou en contractant les muscles autour de leur vessie natatoire. Ces sons seraient produits particulièrement lors des phases de reproduction ou dans des phases de prédation, tout comme pour les mammifères terrestres et les oiseaux. L’analyse des enregistrements a permis d’affilier 11 524 sons de poissons à 29 types de sons différents, des “clicks”, des “knocks”, des “boom” répartis entre les basses et les hautes fréquences.L’utilisation de l’écologie acoustique permettrait de déterminer les périodes d’activités des poissons et donc participerait à la compréhension de la chasse des requins. En effet, les enregistrements peuvent permettre de déterminer les périodes d’activité quotidiennes des poissons et donc leurs phases de stress face à la prédation ! L’écologie acoustique apparaîtrait donc comme une nouvelle méthode potentielle, permettant de dénombrer les populations de requins de façon peu coûteuse et peu invasive. (Présentation de l’étude)
  • Comme nous avons pu le voir, l’expédition a démontré différents résultats portant sur la sociabilité des requins gris (Carcharhinus amblyrhynchos), sur leurs méthodes de chasse, sur leurs différents types de proies et la répartition de celles-ci au sein de leur régime alimentaire. Pour tous ces résultats il subsiste néanmoins une interrogation : quel est l’impact de la présence humaine sur le comportement des requins pendant cette expédition ?  En effet, les différentes méthodes de suivi et de dénombrement mises en place tout au long de la période de l’expédition imposaient à la population de requins gris une présence humaine quasi constante en termes de lumière (éclairage la nuit lors des périodes de chasse), en termes de mouvement (plongeurs filmant leurs comportements) et de stress (capture de plusieurs requins pour l’implantation d’émetteurs acoustiques). Une équipe a donc spécialement été affiliée à cette problématique pour évaluer cet impact et estimer le niveau de dérangement humain sur la population de requins gris. Après plusieurs réflexions et analyses, ils ont démontré que la présence humaine au sein des zones d’activités des requins avait peu d’incidence sur leurs comportements. Les accéléromètres implantés dans les requins ont montré que leur activité restait la même une fois que l’expédition avait pris fin et que les plongeurs ne dérangeaient plus les requins. Seul leur succès de chasse serait impacté, la lumière simulant un épisode de pleine lune déstabilisant pour leurs proies !

Merci à Ennaloël Mateo Espada, Cassandra Durret et Loïc Sanchez pour cette synthèse.